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Haïti: le séisme affecte un pays détruit socialement et écologiquement depuis des décennies

Haïti: le séisme affecte un pays détruit socialement et écologiquement depuis des décennies


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Par Claude-Marie Vadrot

D'autres se chargeront d'annoncer les chiffres du nouveau malheur qui vient d'arriver en Haïti. Je veux juste rappeler maintenant à quel point cette île sur laquelle j'ai fait de nombreux reportages journalistiques a été détruite socialement et écologiquement ces dernières décennies avec la complicité des États-Unis et de l'ONU.


D'autres se chargeront d'annoncer les chiffres du nouveau malheur qui vient d'arriver en Haïti. Je veux juste rappeler maintenant à quel point cette île sur laquelle j'ai fait de nombreux reportages journalistiques a été détruite socialement et écologiquement ces dernières décennies avec la complicité des États-Unis et de l'ONU.

En voyageant à bord d'un des avions qui relient Saint-Domingue à Port-au-Prince, la capitale haïtienne, il est au ralenti que le pilote annonce la frontière: pour comprendre que vous commencez à survoler le paysage haïtien, il suffit de le remarquer le moment où les arbres disparaissent brusquement. En quelques minutes, Haïti n'offre guère plus qu'une succession de montagnes dénudées: cette partie de l'île qui a à peine la taille de la Belgique et qui compte 8 millions d'habitants et qui était autrefois connue comme "la perle des Antilles" peut être vue de l'air comme un monde lunaire traversé par des canaux dépourvus d'eau quand il ne pleut pas.

L'état douloureux de la moitié des anciens Espagnols s'ajoute aux innombrables malheurs, aux milliers de morts, aux milliers d'exilés engendrés par les Duvalier, père et fils dictateur. Ils ont été succédés par Jean-Bertrand Aristide, le prêtre sécularisé qui, avant d'être déposé, a accumulé avec son avocat et sa femme près de 850 millions de dollars de fortune personnelle, sans doute pour «ses pauvres» dans la Cité du Soleil, ceux qui l'ont conduit à puissance dans les années 1980. Haïti souffre de l'un des environnements les plus dégradés des Amériques: l'un des rares États de la planète où l'histoire du pays est totalement et continuellement confondue avec la dégradation de la nature et de l'environnement, car les successeurs de les fous et les dictateurs n'ont pas fait mieux.

Dans la région d'Extrême-Orient de Bombardópolis, les agriculteurs ont été réduits au fil des ans à déterrer les racines des arbres pour les transformer en charbon de bois. Parce que les arbres ont été abattus il y a longtemps. Ils vendent ce charbon, celui-ci et un autre qu'ils produisent à partir de grumes qu'ils trouvent encore, pour gagner quelques gourdes, la monnaie locale de peu de valeur. La plupart des Haïtiens, notamment dans la région des Gonaïves et dans le nord, cuisinent avec ce combustible le peu de nourriture qui les sépare de la mort de faim. Les deux tiers des Haïtiens, surtout dans le nord et l'est, n'ont rien d'autre que ce charbon de bois, vendu en sacs au pied de la route. Le couvert forestier d'Haïti est déjà réduit à moins de 1% de la superficie.


Les arbres ont été les premières victimes de la culture de la canne à sucre et du café; puis d'une exportation incontrôlée qui a enrichi la classe dirigeante et les Américains. Le peu qui reste sert de "bois de feu", comme on dit en Afrique, ou de base pour le charbon de bois. La concurrence féroce qui oppose les paysans pauvres aux paysans sans terre - un million - chevauche les affrontements entre gangs armés. Les forces des Nations Unies n'ont pas réussi à mettre plus d'ordre dans ces problèmes qu'une classe politique qui, se reproduisant à l'identique cinq ans après cinq ans, a perdu tout lien avec une population en situation d'abandon: 1% de la population monopolise au moins 60% de la richesse d'un pays voué à l'autodestruction.

Chaque année, des pluies de plus en plus dévastatrices dues aux changements climatiques qui multiplient la violence des ouragans et des cyclones tombent sur une zone ne pouvant plus retenir les terres arables. Les terres transportées ne s'arrêtent même plus sur les plaines, et gagnent le littoral: chaque année, entre 37 et 40 millions de tonnes de terres vont dans la mer, et seulement 10% des eaux pluviales pénètrent dans le sol. Le reste court rapidement sur des sols calleux, ne pouvant être retenus par aucune végétation. Conséquences multiples: l'altération irrémédiable des microclimats de l'île, l'épuisement des nappes vitales, 400 rivières ou disparues ou avec des débits qui ne coulent que quelques semaines par an. Comme dans le cas du bois de chauffage, les hostilités pseudo-politiques opposent les paysans et les paysans pour le contrôle de l'eau restante: des gangs se forment qui tuent pour le contrôle d'un simple canal d'irrigation. Cette sécheresse progressive a atteint un niveau inquiétant dans la seconde moitié des années 90, entraînant la disparition des abondants poissons d'eau douce qui constituaient la nourriture de base de nombreux habitants. Dans la plaine d'Arbonita au nord, les risicultores eux-mêmes n'ont plus assez d'eau pour leurs cultures de riz.

Un paradoxe pour un pays dans lequel il pleut beaucoup pendant la majeure partie de l'année. Et année après année, les risicultores disparaissent, car les États-Unis exportent 250 000 tonnes de riz nord-américain subventionné par l'État vers Haïti, et donc moins cher que le riz local acheté sur les marchés.

Chaque année, des milliers de personnes sont tuées par des inondations qui transforment la moindre pente en un torrent déchaîné. Des dizaines de fois par an, un petit vent ouragan d'une demi-heure suffit pour que Port-au-Prince, entouré de collines, soit envahi depuis les hauteurs de la capitale par des tonnes de détritus qui s'accumulent dans les rues de la ville basse, où vivent les plus pauvres. Dans la Cité du Soleil, banlieue côtière la plus misérable, bastion d'où Aristide a lancé sa carrière de prêtre puis d'homme politique, la densité de population est de 10 personnes au mètre carré: certaines familles dorment même à tour de rôle dans les cabanes qui un ouragan sur deux détruit ou inonde.

Dans cet univers écologiquement catastrophique qui, depuis 1940, a perdu les deux tiers de ses terres arables, l'espérance de vie est tombée à 52 ans, ce qui s'explique en partie par l'un des taux de mortalité infantile - insalubres à travers - les plus élevés au monde. 77 pour mille. Le sida, bien sûr, mais aussi toutes les maladies contagieuses possibles et imaginables, y compris celles qui ont depuis longtemps disparu du reste du continent américain. L'état de l'eau reflète à la fois l'état de l'environnement et l'état d'un pays, dont l'un des écrivains s'est récemment demandé «si, malgré les apparences, il existe vraiment».

A tous ces malheurs il faut ajouter la pollution de l'air générée par la circulation urbaine de Port-au-Prince et par les usines installées dans le pays, notamment autour de la capitale. Il n’existe pas la moindre législation réglementant les déchets rejetés dans l’atmosphère par les installations industrielles. Et à cause de cela, et aussi dans le but de profiter d'une main-d'œuvre encore moins chère que celle d'Asie et d'une législation défisquée, de nombreuses entreprises nord-américaines et internationales ont installé des usines de production en Haïti. Ils polluent, sauf, bien sûr, dans les hauts lieux de la capitale, où ils vivent, au-dessus du nuage fétide, les propriétaires d'environ 4 X 4 avec des vitres blindées opaques qui, sous la protection de gardes privés, laissent quelques demeures qui plus que les villas ressemblent souvent à de vrais châteaux. Châteaux bien équipés de caméras de surveillance ...

Deux proverbes haïtiens, l'un en français et l'autre en créole, résument la situation dans un pays que le Programme des Nations Unies pour l'environnement disait en 2003: «Le monde n'a aucune idée de l'horreur de la situation. Vit en Haïti». Le premier: "Un riche nègre est un créole, un pauvre créole est un nègre"; le second, en créole: «En Haïti, c'est le blanc qui décide». «Blanc», en Haïti, signifie «étranger». Rien ne nous autorise à penser que, du point de vue de la nature et de l'environnement, ainsi que du point de vue politique, la situation pourrait changer à court terme. Eh bien, comme l'a expliqué un diplomate français lors d'une des nombreuses crises: "Pour sortir du trou, il faut au moins commencer à arrêter de creuser." Le tremblement de terre n'est qu'un malheur de plus pour cette ville passionnante, déchirée entre la disparition et la mort.

Claude-Marie Vadrot est une journaliste qui travaille depuis de nombreuses années pour Canard Enchainé et Matin. Il a publié une trentaine de livres sur l'URSS et sur la Russie. Il a été professeur de géographie et d'écologie à l'Université de Paris 8-Vincennes. Traduction pour www.sinpermiso.info: Minima Estrella - http://www.politis.fr/, 13 janvier 2010


Vidéo: Les enfants du séisme en Haïti (Juin 2022).


Commentaires:

  1. Akilrajas

    Bien écrit, appris beaucoup pour moi, merci pour ça!

  2. Kagalabar

    C'est d'accord, l'information est très bonne

  3. Tygodal

    Ce n'est pas plus précis

  4. Higgins

    Maintenant tout est devenu clair pour moi, je remercie pour les informations nécessaires.

  5. Burnette

    C'est dommage!



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